Enquêtes et Reportages - Enquête LES MACHINES À VOTER FONT À NOUVEAU SCANDALE Point
Hold-up électronique sur la démocratie américaine

Après le fiasco de la présidentielle de l'an 2000, les Etats-Unis ont décidé de généraliser l'usage de machines à voter électroniques. Mais, depuis la mise en service de ces appareils, les résultats étranges se multiplient. Les fabricants sont-ils de mèche avec les républicains ?

THE INDEPENDENT
Londres


Lors des élections de mi-mandat de novembre 2002, la Géorgie a été le théâtre de phénomènes inexplicables. A la veille du scrutin, les sondages créditaient le gouverneur démocrate sortant, Roy Barnes, d'une avance de 9 à 11 points sur son adversaire. Dans une élection sénatoriale encore plus serrée, les sondages indiquaient que Max Cleland, un démocrate très populaire, devançait son rival républicain, Saxby Chambliss, de 2 à 5 points. Ces chiffres étaient plus ou moins conformes à ce qu'avaient prévu les politologues dans cet Etat de tradition démocrate. Mais l'annonce des résultats a surpris la Géorgie tout entière. Barnes, battu à 46 % contre 51 %, soit 16 points de moins que ne l'avaient prévu les derniers sondages, a dû céder son poste au républicain Sonny Perdue. Cleland, quant à lui, s'est incliné devant Chambliss avec 46 % des voix contre 53 %, soit une différence de 9 à 12 points par rapport aux dernières enquêtes.
Embarrassés, les instituts de sondages ont dû s'expliquer. Les analystes politiques ont attribué ce renversement de tendance - qui faisait écho à d'autres succès républicains dans le pays - au coup de pouce non négligeable donné par le président Bush lors des derniers jours de la campagne. Ils ont également affirmé que Roy Barnes devait sa défaite à une montée en puissance de l'électorat blanc, qui lui aurait fait payer la suppression du symbole des confédérés sur le drapeau de la Géorgie.
Mais, quand le bureau du secrétaire d'Etat [membre de l'exécutif d'un Etat chargé des affaires publiques, dont les élections] de Géorgie a publié son analyse statistique démographique des élections de 2003, on s'est aperçu qu'il n'y avait pas eu de percée de l'électorat blanc. En fait, le seul sous-groupe à avoir connu une modeste augmentation en termes de participation était celui des femmes noires.
Par ailleurs, d'autres phénomènes étranges ont été constatés, tels des bouleversements inexplicables des habitudes de vote en différents endroits de l'Etat. Dans 27 comtés du nord de la Géorgie dominés par les républicains, Max Cleland a réalisé un score inexplicable, de 14 points supérieur à celui des primaires. Et, dans 74 comtés du Sud démocrate, Saxby Chambliss a obtenu un score stupéfiant : 22 points de plus que les républicains trois mois auparavant.
Bien sûr, ce genre de choses bizarres survient de temps en temps dans les élections, et les chiffres seuls ne prouvent rien sinon des anomalies statistiques qui nécessiteraient une étude approfondie. Mais, en Géorgie, la méfiance s'impose, car, en novembre 2002, l'Etat est devenu le premier du pays à organiser une élection entièrement à l'aide de machines à voter à écran tactile, censées offrir l'élection la plus sûre, la plus moderne et la plus simple pour les électeurs de toute l'histoire du pays. Mais il s'est avéré que les machines n'étaient absolument pas fiables. Le vote électronique pourrait bien devenir le cauchemar de la démocratie américaine au cours du XXIe siècle.
Le jour des élections, les machines se sont bloquées dans de nombreux comtés de Géorgie, ce qui a entraîné des retards importants. Dans le comté à forte tradition démocrate de Fulton, dans le centre d'Atlanta, soixante-sept cartes mémoire des terminaux de vote ont disparu, ce qui a retardé l'authentification des résultats pendant une dizaine de jours. Dans le comté voisin, celui de DeKalb, dix cartes mémoire ont également disparu, avant d'être retrouvées dans des machines censées être tombées en panne et avoir été mises au rebut. On ne sait toujours pas comment les résultats issus de ces cartes manquantes ont été récupérés, ni même s'ils ont été pris en compte.
Nous ne le saurons sans doute jamais, et ce pour des raisons très troublantes. Le décompte des voix n'a pas été effectué par des fonctionnaires de l'Etat, mais par l'entreprise qui a vendu ces machines à la Géorgie. Car un strict accord de confidentialité interdit tout bonnement à l'Etat (sous peine de poursuites) de toucher aux appareils ou d'examiner le logiciel pour s'assurer que les machines ont correctement fonctionné. Il n'existe même pas de trace écrite pour vérifier les résultats. Les machines étaient équipées d'imprimantes thermiques qui pouvaient, en théorie, fournir une preuve écrite des préférences des électeurs ; mais ces imprimantes n'ont pas été mises en route. Un nouveau décompte des voix était par conséquent impossible. Si on avait demandé à Diebold, le fabricant, de recompter les voix, tout ce qu'il aurait pu faire aurait été de reprogrammer les ordinateurs pour qu'ils ressortent les mêmes données qu'auparavant, qu'elles soient justes ou fausses.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, voilà dans quelles conditions les trois grands fabricants américains de machines à voter électroniques - Diebold, Sequoia, et ES&S (Election Systems and Software) - ont vendu leurs produits aux fonctionnaires chargés des élections dans tout le pays. Loin de remettre en question leur obligation de confidentialité et l'absence de preuve papier, les secrétaires d'Etat et leurs conseillers techniques, soucieux de faire oublier le cafouillage électoral en Floride en l'an 2000, ont pour la plupart accueilli ces terminaux à écran tactile comme la solution technologique miracle.
En novembre dernier, la Géorgie n'a pas été le seul Etat à assister à un bouleversement des habitudes de vote de ses électeurs. Le Colorado, le Minnesota, l'Illinois et le Nouveau-Hampshire, tous des bastions démocrates, ont été remportés par les républicains. Une fois de plus, ce phénomène a été largement attribué aux efforts de campagne du président Bush et au découragement d'un Parti démocrate trop timide pour s'exprimer contre l'imminence de la guerre en Irak. Bizarrement, pourtant, les instituts de sondages n'ont pas fait de bourdes comparables dans des scrutins de moindre importance. Sans doute une autre anomalie, tout comme le fait que les trois grands fabricants des machines à voter électroniques participent au financement des campagnes du Parti républicain ; ou comme cette lettre écrite aux républicains de l'Ohio par le patron de Diebold, Walden O'Dell, dans laquelle il s'engage à "aider l'Ohio à donner ses voix au président l'année prochaine" - au moment où son entreprise cherche à obtenir le contrat pour pourvoir l'Etat en machines à voter.
Un groupe de citoyens de Géorgie, inquiets et méfiants, a décidé de s'intéresser de plus près aux élections de novembre 2002 pour voir si les résultats avaient pu être délibérément ou accidentellement falsifiés. A leur grande surprise - et ils en furent consternés -, leurs recherches se sont révélées fructueuses. Tout d'abord, ils ont cherché à savoir si le logiciel avait fait l'objet des contrôles appropriés. D'après les lois fédérales et celles des Etats, tous les terminaux de vote et leurs composants doivent être certifiés conformes avant d'être utilisés pour des élections. Un infographiste d'Atlanta, Dennis Wright, a donc écrit au bureau du secrétaire d'Etat pour obtenir une copie du certificat de conformité. Clifford Tatum, directeur adjoint de la division légale du comité électoral, lui a répondu en ces termes : "Nous avons établi qu'il n'existe aucune trace dans le bureau du secrétaire d'Etat d'un certificat de conformité concernant la version du logiciel utilisé pour le scrutin." Selon M. Tatum, les documents de certification devaient se trouver chez Gary Powell, responsable de la Georgia Technology Authority, à qui cette association de citoyens a donc écrit. M. Powell a répondu qu'il n'était "pas certain de comprendre ce qu'ils entendaient par : 'Veuillez nous envoyer les certificats de conformité des machines.' "
"Si les machines n'ont pas été certifiées conformes, l'élection n'a aucune valeur légale",
accuse Dennis Wright. Les citoyens qui ont mené cette enquête se sont alors intéressés à la nature du logiciel. Peu après les élections, un informaticien de chez Diebold, Rob Behler, s'est laissé aller à quelques confidences. D'après son témoignage, les machines à voter étaient tellement défectueuses au moment où elles étaient sur le point d'être livrées à l'Etat de Géorgie, au cours de l'été 2002, qu'il a fallu modifier leurs logiciels en installant des "patchs" à la dernière minute. Au lieu d'envoyer chaque patch par disquette - une solution qui aurait pris trop de temps, car le concepteur se trouvait au Canada, et non en Géorgie -, ceux-ci ont été transmis, ainsi que la totalité du logiciel utilisé pour les élections, sur un serveur FTP ouvert à tous sur Internet.
D'après les experts en informatique, il s'agit là d'une violation des règles les plus élémentaires de sécurité, puisque n'importe qui aurait pu modifier le programme. Mais cet impair a offert aux militants une chance inespérée de contourner les exigences de confidentialité de Diebold et de découvrir exactement comment fonctionnait le système. Roxanne Jekot, une programmatrice en informatique qui a vingt ans d'expérience, a étudié le programme ligne par ligne et y a découvert "suffisamment de choses susceptibles de vous faire dresser les cheveux sur la tête : de l'affichage des candidats sur l'écran au système d'exploitation, le programme était truffé de bourdes". Mme Jekot n'a pas été la seule à examiner le logiciel et à le trouver défectueux. En juillet dernier, un groupe de chercheurs de l'Institut sur la sécurité informatique de l'université Johns Hopkins de Baltimore a découvert des "failles incroyables" - par exemple, le fait que le mot de passe se trouve dans le code source, une hérésie en matière de sécurité informatique. Par ailleurs, les cartes à puce utilisées comme identifiant au moment du vote seraient falsifiables, ce qui permettrait à une même personne de voter plusieurs fois. Ces universitaires ont également détecté de nombreuses autres défaillances qui pourraient permettre de falsifier les résultats des urnes, sur place ou à distance.
Diebold a publié un démenti détaillé, reprochant à l'étude des chercheurs de Johns Hopkins d'être truffée d'accusations mensongères, de fausses informations et d'une "multitude de conclusions erronées". Pourtant, une étude ultérieure effectuée par l'Etat du Maryland est parvenue aux mêmes conclusions. Un groupe d'informaticiens experts en sécurité a dénombré 328 failles dans le logiciel, dont 26 graves, ce qui met la totalité du système "en grand danger". "Si ces faiblesses sont exploitées, elles peuvent avoir un impact important sur l'exactitude, l'intégrité et la fiabilité des résultats", concluait leur rapport.
Depuis la publication de l'étude de Johns Hopkins, la ligne de défense de Diebold consiste à affirmer que le fichier FTP comportait une version dépassée et incomplète du logiciel utilisé pour les élections. La clause de confidentialité empêche toute vérification par un organisme indépendant, mais il y a de quoi être sceptique. "Grâce au code source on peut savoir qui a changé quoi et quand, explique Mme Jekot. Nous disposons de l'historique de ce programme de 1996 à 2002. Pour moi, il ne fait aucun doute qu'il s'agit du logiciel utilisé pour les élections." Diebold assure que le cryptage et les mots de passe du programme ont été améliorés - mais seulement sur les machines vendues au Maryland.
Autre question cruciale de sécurité : la compatibilité du logiciel avec Windows. Dans un courrier électronique envoyé en avril 2002 et qui a pu être récupéré par l'association de citoyens, Talbot Iredale, vice-président du département recherche et développement de Diebold, affirmait catégoriquement qu'il voulait protéger le système des investigations de Wylie Labs, une agence de test indépendante. Iredale voulait que le logiciel soit compatible avec WinCE 3.0, un système d'exploitation utilisé pour les assistants personnels de type Palm, c'est-à-dire un système qui peut être manipulé à distance . "Nous ne souhaitons pas que Wyle (sic) examine et certifie conformes les systèmes d'exploitation", peut-on lire dans ce courriel . "Pourrait-on par conséquent faire le moins possible référence au système d'exploitation WinCE 3.0 ?"
Dans un courrier électronique intercepté ultérieurement, Ken Clark, du département recherche et développement de Diebold, expliquait sans ambages à un autre laboratoire de test indépendant que l'on pouvait avoir accès au logiciel (pourtant censé être inviolable) sans mot de passe et que son contenu pouvait facilement être modifié si l'on utilisait le programme Access de Microsoft. Contre toute attente, la représentante de ce laboratoire indépendant n'y a vu aucune objection et a accordé le certificat de conformité à la partie du logiciel qu'elle inspectait. Diebold n'a pas contesté l'authenticité de ces courriels, qui sont aujourd'hui disponibles sur Internet.
Il y a deux raisons pour lesquelles les Etats-Unis ont hâte de revoir entièrement leur système de vote. La première est la débâcle de l'élection présidentielle de l'an 2000 en Floride : aucun Etat ne veut plus être le centre de ce genre d'attention. Et la seconde est la loi HAVA [Help America Vote Act - Aidons l'Amérique à voter], signée par le président Bush en octobre 2002, qui octroie (et c'est une première) 3,9 milliards de dollars aux Etats pour remplacer leurs vieilles machines de vote à poinçons. Malheureusement, le problème est que les terminaux à écran tactile et autres systèmes dénommés DRE [Direct Recording Electronic, vote électronique à enregistrement direct] sont encore moins fiables que les machines à poinçons, sans parler de leur vulnérabilité par rapport au piratage. Mais les inconvénients et les dangers évidents des DRE n'ont pas dissuadé les autorités des Etats et des comtés de se lancer tête baissée dans la technologie électronique. Plus de 40 000 machines fabriquées par Diebold sont déjà en place dans 37 Etats, et il s'agit pour la plupart de terminaux à écran tactile. Tous les comtés s'apprêtent à investir des centaines de millions de dollars dans ces terminaux avant les primaires du printemps prochain.
Quiconque a un jour utilisé ce genre de machine, pour acheter des billets de train, par exemple, sait combien leur fonctionnement peut se révéler délicat. Si elles ne se bloquent pas, elles ont généralement des problèmes d'alignement, ce qui signifie qu'elles peuvent enregistrer des données erronées. A Dallas, lors d'un scrutin qui a eu lieu avant les élections de novembre 2002, les gens avaient beau appuyer sur le bouton du candidat démocrate, c'est toujours le nom du candidat républicain qui s'affichait. A la suite d'une décision de justice, Diebold a accepté de retirer dix-huit machines qui avaient des problèmes d'alignement. "Et il s'agissait seulement de machines avec lesquelles on pouvait se rendre compte des problèmes à l'oeil nu", précise Rebecca Mercuri, chercheur à la John F. Kennedy School of Government de Harvard et spécialiste des élections . "Qu'en est-il de ce qu'on ne voit pas ? Comment savoir si la machine a bien enregistré votre vote pour le candidat démocrate, même si c'est inscrit sur l'écran ?"
D'autres problèmes sont régulièrement apparus : des machines qui n'enregistrent aucun vote ou qui indiquent que les électeurs se sont rendus au bureau de vote mais n'ont pas voté, même lorsqu'il ne s'agissait que d'une élection avec deux candidats. Le Dr Mercuri s'est porté partie civile avec d'autres personnes dans le comté de Palm Beach pour essayer de faire examiner une machine Sequoia suspecte. En vain. Une fois de plus l'accord de confidentialité a empêché tout recours. "Comment démontrer si leur produit a été piraté si l'inspecter est un délit ?" interroge le Dr Mercuri. Pour elle, les possibilités de piratage sont pratiquement infinies. "Il existe des centaines de façons de pirater le code source sans que personne s'en aperçoive, à cause de la complexité du programme. Les chiffres continueraient à correspondre parfaitement." Pour truquer une élection, il suffirait par exemple de programmer les terminaux de sorte qu'ils refusent de fonctionner à un certain moment : les électeurs seraient alors dissuadés de voter en raison des files d'attente. Ou alors il suffirait de lancer un virus du type "cheval de Troie" ou "oeuf de Pâques", impossibles à détecter car ils ont la particularité d'être invisibles si l'on ne sait pas à l'avance quand et comment ils vont être activés. Theresa Hommel, chercheur en informatique, très méfiante à l'égard de ces écrans tactiles, a créé une machine de vote électronique qui permet à un même candidat de toujours l'emporter quel que soit le choix que vous avez tapé. Elle a appelé son prototype Fraud-o-matic, et on peut consulter ses recherches sur <www.wheresthepaper.org>.
Les machines à écran tactile ne sont pas les seules susceptibles de faire des erreurs ou d'être victimes de piratage. Tout système informatisé utilisé pour compter les voix est potentiellement vulnérable. En novembre 2002, dans le comté de Scurry, au Texas, les votes ont été comptabilisés par lecture optique, et le candidat républicain au poste de commissaire du comté a remporté une victoire éclatante. Mais, lorsque par la suite les bulletins ont été recomptés à la main, il s'est avéré que c'était le candidat démocrate qui avait été élu. Dans le comté de Comal, toujours au Texas et avec le même procédé de lecture optique, trois candidats dans trois élections différentes ont été élus avec exactement 18 181 voix. Les suffrages n'ont pas été recomptés et il n'y a eu aucune enquête, même si la coïncidence et cette suite de 1 et de 8 était plutôt étrange. Dans le comté de Broward, en Floride, un bastion démocrate, plus de 100 000 voix ont mystérieusement disparu le jour du scrutin. Les gens ont revoté, mais ce dysfonctionnement n'a pas été vraiment éclairci.
Mais le cas le plus suspect est l'élection du gouverneur de l'Alabama. Le candidat sortant, le démocrate Don Siegelman, a tout d'abord remporté la victoire. Mais, peu après minuit, alors que tout le monde était rentré se coucher, le juge d'homologation responsable des élections dans le comté de Baldwin a brusquement "découvert" que M. Siegelman avait bénéficié de 7 000 voix de trop. Et, dans cette élection au coude-à-coude, cela a été suffisant pour que son adversaire républicain, Bob Riley, l'emporte. Les fonctionnaires du comté ont vaguement parlé d'une erreur d'ordinateur ou encore de la foudre, qui aurait perturbé les machines ; mais on n'a jamais connu la raison exacte de ce dysfonctionnement car le procureur de l'Etat, un républicain, a refusé tout nouveau comptage des voix ou la mise en place d'une enquête indépendante. Depuis, l'Alabama a amendé ses lois électorales pour qu'il soit obligatoire de recompter les voix lors d'élections serrées.
L'éventualité de scrutins truqués n'est pas un sujet de discussion aux Etats-Unis. Tout le monde semble penser : "Nous sommes la plus grande démocratie au monde, le système est donc forcément juste." Si les républicains sont en ligne de mire dans ces affaires d'élections truquées, c'est surtout parce que les trois grandes entreprises qui fabriquent ces machines à écran tactile sont toutes de grands bailleurs de fonds du Parti républicain, qui ont versé des centaines de milliers de dollars dans ses caisses ces dernières années. Cette question de l'identité des entreprises qui fournissent les appareils est aggravée par le manque de transparence. Car, comme le dit Rebecca Mercuri, "si un organisme indépendant pouvait vérifier les machines, qui se soucierait de savoir à qui elles appartiennent ?"
En l'état actuel des choses, si certaines personnes craignent que la démocratie américaine ne soit prise en otage par les intérêts des grands groupes industriels, c'est aussi à cause des liens que ces trois grandes entreprises entretiennent avec d'autres grands groupes industriels et également avec des organisations extrémistes. Deux des garants d'American Information Systems, aujourd'hui racheté par ES&S, ne cachent pas leur engagement auprès de la Chalcedon Foundation, une organisation qui prône l'instauration aux Etats-Unis d'une théocratie fondée sur une lecture littérale de la Bible et qui est partisane de la peine de mort pour le blasphème et l'homosexualité.
Au début des années 90, Chuck Hagel était PDG d'American Information Systems ; il s'est ensuite lancé dans la politique et est devenu le premier sénateur républicain du Nebraska en vingt-quatre ans, avec le soutien de l' Omaha World-Herald, un journal qui a également des parts dans ES&S. Autre cas flagrant de conflit d'intérêts : 80 % des voix en sa faveur (à la fois en 1996 et en 2002) ont été comptées par sa propre entreprise, toujours sous le sceau de la confidentialité.
En théorie, le gouvernement fédéral devrait surveiller la transition du vote traditionnel au vote par ordinateur et débusquer les abus. D'après la loi HAVA, le gouvernement Bush est censé mettre en place un comité de surveillance avec à sa tête deux démocrates et deux républicains, ainsi qu'une commission technique chargée de valider les normes pour le nouveau système de vote. Les quatre responsables de la commission devaient prendre leur poste en février dernier, mais un seul a été nommé pour l'instant. Quant à la commission technique, elle est encore à l'état de projet, même si les nouvelles machines pour lesquelles elle est censée donner son accord sont déjà vendues en grande quantité.
L'une des conditions que doivent remplir les Etats afin de recevoir les subventions fédérales pour l'acquisition de ces nouveaux appareils est la mise à jour des listes des électeurs au niveau de l'Etat plutôt qu'au niveau du comté. Cette condition fait froid dans le dos à tous ceux qui se sont intéressés de près à la manière dont la Floride a mis à jour ses propres listes électorales juste avant l'élection présidentielle de l'an 2000, en supprimant les noms de dizaines de milliers de citoyens en âge de voter, des Africains-Américains pour la plupart, et démocrates de surcroît, grâce à une liste erronée de criminels fournie par la secrétaire d'Etat Katherine Harris, qui était aussi la directrice de campagne de George W. Bush pour la Floride.
Tout le monde aux Etats-Unis n'a pas cédé aux sirènes du vote électronique, loin de là. Bien avant la promulgation de la loi HAVA, l'Oregon avait pris la décision de procéder aux élections par courrier. Le Wisconsin ne veut pas entendre parler des machines à écran tactile s'il n'y a pas de trace papier, et c'est aussi le cas de l'Etat de New York, du moins pour ses élections au Parlement local. En Californie, David Dill, un professeur d'informatique de Stanford, arpente l'Etat pour rappeler le caractère indispensable d'une trace papier - en vain pour l'instant. Et un élu du New Jersey du nom de Rush Holt a présenté une loi à la Chambre des représentants, le Voter Confidence and Increased Accessibility Act, qui demande plus ou moins la même chose. Peu de monde prête pourtant attention à ces mises en garde. Dans l'Ohio, la publication de la lettre du patron de Diebold, promettant de donner les clés de l'Etat au président, n'a pas empêché le secrétaire d'Etat, un républicain, de mettre Diebold sur la liste prioritaire des fournisseurs de machines à voter. De même dans le Maryland, les fonctionnaires n'ont pas pris en compte la récente étude parrainée par l'Etat qui a mis en lumière des centaines de failles dans le logiciel de Diebold, et ils n'ont nullement l'intention de renoncer à leur intention d'utiliser les machines de Diebold lors des primaires de mars prochain.
Le pays va-t-il se réveiller avant qu'il ne soit trop tard ? La quantité d'argent offerte grâce à la loi HAVA ne risque pas d'arranger les choses. Si des améliorations ne sont pas apportées maintenant, il est peu probable que le système puisse être réparé de sitôt. "C'est effrayant, vraiment effrayant", s'inquiète Rebecca Mercuri, et elle n'est pas la seule à redouter le pire. Ainsi, John Zogby, probablement le sondeur le plus sérieux des Etats-Unis, a volontiers admis avoir "commis un impair" lors de l'élection de novembre 2002, mais il n'exclut pas la possibilité que le trucage ait été l'un des facteurs qui auraient bouleversé ses calculs. "On se croirait dans Le Meilleur des mondes . Il y a tellement de variables, en plus de la corruption, qui peuvent changer le cours d'une élection, surtout dans des situations où l'écart entre les deux candidats est faible ! Nous avons des machines qui se bloquent, qui sont truquées ou qu'on ne sait pas faire fonctionner correctement. Il y a de quoi s'inquiéter."
Roxanne Jekot, qui a mis une grande partie de sa vie professionnelle et personnelle en suspens pour travailler à plein temps sur le sujet, est encore plus virulente. "Les grandes entreprises sont à deux doigts de prendre les rênes de ce pays. La seule chose qui les empêche de prendre complètement le pouvoir, ce sont les foutus électeurs. C'est pourquoi il y a une telle volonté de contrôler le vote. Nous assistons à la marchandisation de notre dernier reliquat de démocratie. Si nous ne faisons pas quelque chose immédiatement, quand mes enfants seront grands, ils n'auront peut-être même plus le droit de voter."



Andrew Gumbel




Courrier International
11/12/2003, Numero 684