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Enquêtes
et Reportages - Enquête LES
MACHINES À VOTER FONT À NOUVEAU SCANDALE
Hold-up
électronique sur la démocratie américaine
Après
le fiasco de la présidentielle de l'an 2000, les Etats-Unis
ont décidé de généraliser l'usage de
machines à voter électroniques. Mais, depuis la mise
en service de ces appareils, les résultats étranges
se multiplient. Les fabricants sont-ils de mèche avec les
républicains ?
THE
INDEPENDENT Londres
Lors
des élections de mi-mandat de novembre 2002, la Géorgie
a été le théâtre de phénomènes
inexplicables. A la veille du scrutin, les sondages créditaient
le gouverneur démocrate sortant, Roy Barnes, d'une avance
de 9 à 11 points sur son adversaire. Dans une élection
sénatoriale encore plus serrée, les sondages
indiquaient que Max Cleland, un démocrate très
populaire, devançait son rival républicain, Saxby
Chambliss, de 2 à 5 points. Ces chiffres étaient
plus ou moins conformes à ce qu'avaient prévu les
politologues dans cet Etat de tradition démocrate. Mais
l'annonce des résultats a surpris la Géorgie tout
entière. Barnes, battu à 46 % contre 51 %, soit 16
points de moins que ne l'avaient prévu les derniers
sondages, a dû céder son poste au républicain
Sonny Perdue. Cleland, quant à lui, s'est incliné
devant Chambliss avec 46 % des voix contre 53 %, soit une
différence de 9 à 12 points par rapport aux
dernières enquêtes. Embarrassés, les
instituts de sondages ont dû s'expliquer. Les analystes
politiques ont attribué ce renversement de tendance - qui
faisait écho à d'autres succès républicains
dans le pays - au coup de pouce non négligeable donné
par le président Bush lors des derniers jours de la
campagne. Ils ont également affirmé que Roy Barnes
devait sa défaite à une montée en puissance
de l'électorat blanc, qui lui aurait fait payer la
suppression du symbole des confédérés sur le
drapeau de la Géorgie. Mais, quand le bureau du
secrétaire d'Etat [membre de l'exécutif d'un Etat
chargé des affaires publiques, dont les élections]
de Géorgie a publié son analyse statistique
démographique des élections de 2003, on s'est aperçu
qu'il n'y avait pas eu de percée de l'électorat
blanc. En fait, le seul sous-groupe à avoir connu une
modeste augmentation en termes de participation était celui
des femmes noires. Par ailleurs, d'autres phénomènes
étranges ont été constatés, tels des
bouleversements inexplicables des habitudes de vote en différents
endroits de l'Etat. Dans 27 comtés du nord de la Géorgie
dominés par les républicains, Max Cleland a réalisé
un score inexplicable, de 14 points supérieur à
celui des primaires. Et, dans 74 comtés du Sud démocrate,
Saxby Chambliss a obtenu un score stupéfiant : 22 points de
plus que les républicains trois mois auparavant. Bien
sûr, ce genre de choses bizarres survient de temps en temps
dans les élections, et les chiffres seuls ne prouvent rien
sinon des anomalies statistiques qui nécessiteraient une
étude approfondie. Mais, en Géorgie, la méfiance
s'impose, car, en novembre 2002, l'Etat est devenu le premier du
pays à organiser une élection entièrement à
l'aide de machines à voter à écran tactile,
censées offrir l'élection la plus sûre, la
plus moderne et la plus simple pour les électeurs de toute
l'histoire du pays. Mais il s'est avéré que les
machines n'étaient absolument pas fiables. Le vote
électronique pourrait bien devenir le cauchemar de la
démocratie américaine au cours du XXIe siècle.
Le jour des élections, les machines se sont bloquées
dans de nombreux comtés de Géorgie, ce qui a
entraîné des retards importants. Dans le comté
à forte tradition démocrate de Fulton, dans le
centre d'Atlanta, soixante-sept cartes mémoire des
terminaux de vote ont disparu, ce qui a retardé
l'authentification des résultats pendant une dizaine de
jours. Dans le comté voisin, celui de DeKalb, dix cartes
mémoire ont également disparu, avant d'être
retrouvées dans des machines censées être
tombées en panne et avoir été mises au rebut.
On ne sait toujours pas comment les résultats issus de ces
cartes manquantes ont été récupérés,
ni même s'ils ont été pris en compte. Nous
ne le saurons sans doute jamais, et ce pour des raisons très
troublantes. Le décompte des voix n'a pas été
effectué par des fonctionnaires de l'Etat, mais par
l'entreprise qui a vendu ces machines à la Géorgie.
Car un strict accord de confidentialité interdit tout
bonnement à l'Etat (sous peine de poursuites) de toucher
aux appareils ou d'examiner le logiciel pour s'assurer que les
machines ont correctement fonctionné. Il n'existe même
pas de trace écrite pour vérifier les résultats.
Les machines étaient équipées d'imprimantes
thermiques qui pouvaient, en théorie, fournir une preuve
écrite des préférences des électeurs ;
mais ces imprimantes n'ont pas été mises en route.
Un nouveau décompte des voix était par conséquent
impossible. Si on avait demandé à Diebold, le
fabricant, de recompter les voix, tout ce qu'il aurait pu faire
aurait été de reprogrammer les ordinateurs pour
qu'ils ressortent les mêmes données qu'auparavant,
qu'elles soient justes ou fausses. Aussi surprenant que cela
puisse paraître, voilà dans quelles conditions les
trois grands fabricants américains de machines à
voter électroniques - Diebold, Sequoia, et ES&S
(Election Systems and Software) - ont vendu leurs produits aux
fonctionnaires chargés des élections dans tout le
pays. Loin de remettre en question leur obligation de
confidentialité et l'absence de preuve papier, les
secrétaires d'Etat et leurs conseillers techniques,
soucieux de faire oublier le cafouillage électoral en
Floride en l'an 2000, ont pour la plupart accueilli ces terminaux
à écran tactile comme la solution technologique
miracle. En novembre dernier, la Géorgie n'a pas été
le seul Etat à assister à un bouleversement des
habitudes de vote de ses électeurs. Le Colorado, le
Minnesota, l'Illinois et le Nouveau-Hampshire, tous des bastions
démocrates, ont été remportés par les
républicains. Une fois de plus, ce phénomène
a été largement attribué aux efforts de
campagne du président Bush et au découragement d'un
Parti démocrate trop timide pour s'exprimer contre
l'imminence de la guerre en Irak. Bizarrement, pourtant, les
instituts de sondages n'ont pas fait de bourdes comparables dans
des scrutins de moindre importance. Sans doute une autre anomalie,
tout comme le fait que les trois grands fabricants des machines à
voter électroniques participent au financement des
campagnes du Parti républicain ; ou comme cette lettre
écrite aux républicains de l'Ohio par le patron de
Diebold, Walden O'Dell, dans laquelle il s'engage à "aider
l'Ohio à donner ses voix au président l'année
prochaine" - au moment où son entreprise cherche à
obtenir le contrat pour pourvoir l'Etat en machines à
voter. Un groupe de citoyens de Géorgie, inquiets et
méfiants, a décidé de s'intéresser de
plus près aux élections de novembre 2002 pour voir
si les résultats avaient pu être délibérément
ou accidentellement falsifiés. A leur grande surprise - et
ils en furent consternés -, leurs recherches se sont
révélées fructueuses. Tout d'abord, ils ont
cherché à savoir si le logiciel avait fait l'objet
des contrôles appropriés. D'après les lois
fédérales et celles des Etats, tous les terminaux de
vote et leurs composants doivent être certifiés
conformes avant d'être utilisés pour des élections.
Un infographiste d'Atlanta, Dennis Wright, a donc écrit au
bureau du secrétaire d'Etat pour obtenir une copie du
certificat de conformité. Clifford Tatum, directeur adjoint
de la division légale du comité électoral,
lui a répondu en ces termes : "Nous avons établi
qu'il n'existe aucune trace dans le bureau du secrétaire
d'Etat d'un certificat de conformité concernant la version
du logiciel utilisé pour le scrutin." Selon M.
Tatum, les documents de certification devaient se trouver chez
Gary Powell, responsable de la Georgia Technology Authority, à
qui cette association de citoyens a donc écrit. M. Powell a
répondu qu'il n'était "pas certain de
comprendre ce qu'ils entendaient par : 'Veuillez nous envoyer
les certificats de conformité des machines.' " "Si
les machines n'ont pas été certifiées
conformes, l'élection n'a aucune valeur légale",
accuse Dennis Wright. Les citoyens qui ont mené cette
enquête se sont alors intéressés à la
nature du logiciel. Peu après les élections, un
informaticien de chez Diebold, Rob Behler, s'est laissé
aller à quelques confidences. D'après son
témoignage, les machines à voter étaient
tellement défectueuses au moment où elles étaient
sur le point d'être livrées à l'Etat de
Géorgie, au cours de l'été 2002, qu'il a
fallu modifier leurs logiciels en installant des "patchs"
à la dernière minute. Au lieu d'envoyer chaque patch
par disquette - une solution qui aurait pris trop de temps, car le
concepteur se trouvait au Canada, et non en Géorgie -,
ceux-ci ont été transmis, ainsi que la totalité
du logiciel utilisé pour les élections, sur un
serveur FTP ouvert à tous sur Internet. D'après
les experts en informatique, il s'agit là d'une violation
des règles les plus élémentaires de sécurité,
puisque n'importe qui aurait pu modifier le programme. Mais cet
impair a offert aux militants une chance inespérée
de contourner les exigences de confidentialité de Diebold
et de découvrir exactement comment fonctionnait le système.
Roxanne Jekot, une programmatrice en informatique qui a vingt ans
d'expérience, a étudié le programme ligne par
ligne et y a découvert "suffisamment de choses
susceptibles de vous faire dresser les cheveux sur la tête :
de l'affichage des candidats sur l'écran au système
d'exploitation, le programme était truffé de
bourdes". Mme Jekot n'a pas été la seule à
examiner le logiciel et à le trouver défectueux. En
juillet dernier, un groupe de chercheurs de l'Institut sur la
sécurité informatique de l'université Johns
Hopkins de Baltimore a découvert des "failles
incroyables" - par exemple, le fait que le mot de passe
se trouve dans le code source, une hérésie en
matière de sécurité informatique. Par
ailleurs, les cartes à puce utilisées comme
identifiant au moment du vote seraient falsifiables, ce qui
permettrait à une même personne de voter plusieurs
fois. Ces universitaires ont également détecté
de nombreuses autres défaillances qui pourraient permettre
de falsifier les résultats des urnes, sur place ou à
distance. Diebold a publié un démenti détaillé,
reprochant à l'étude des chercheurs de Johns Hopkins
d'être truffée d'accusations mensongères, de
fausses informations et d'une "multitude de conclusions
erronées". Pourtant, une étude ultérieure
effectuée par l'Etat du Maryland est parvenue aux mêmes
conclusions. Un groupe d'informaticiens experts en sécurité
a dénombré 328 failles dans le logiciel, dont 26
graves, ce qui met la totalité du système "en
grand danger". "Si ces faiblesses sont
exploitées, elles peuvent avoir un impact important sur
l'exactitude, l'intégrité et la fiabilité des
résultats", concluait leur rapport. Depuis la
publication de l'étude de Johns Hopkins, la ligne de
défense de Diebold consiste à affirmer que le
fichier FTP comportait une version dépassée et
incomplète du logiciel utilisé pour les élections.
La clause de confidentialité empêche toute
vérification par un organisme indépendant, mais il y
a de quoi être sceptique. "Grâce au code
source on peut savoir qui a changé quoi et quand, explique
Mme Jekot. Nous disposons de l'historique de ce programme de
1996 à 2002. Pour moi, il ne fait aucun doute qu'il s'agit
du logiciel utilisé pour les élections."
Diebold assure que le cryptage et les mots de passe du
programme ont été améliorés - mais
seulement sur les machines vendues au Maryland. Autre question
cruciale de sécurité : la compatibilité du
logiciel avec Windows. Dans un courrier électronique envoyé
en avril 2002 et qui a pu être récupéré
par l'association de citoyens, Talbot Iredale, vice-président
du département recherche et développement de
Diebold, affirmait catégoriquement qu'il voulait protéger
le système des investigations de Wylie Labs, une agence de
test indépendante. Iredale voulait que le logiciel soit
compatible avec WinCE 3.0, un système d'exploitation
utilisé pour les assistants personnels de type Palm,
c'est-à-dire un système qui peut être manipulé
à distance . "Nous ne souhaitons pas que Wyle (sic)
examine et certifie conformes les systèmes d'exploitation",
peut-on lire dans ce courriel . "Pourrait-on par
conséquent faire le moins possible référence
au système d'exploitation WinCE 3.0 ?" Dans un
courrier électronique intercepté ultérieurement,
Ken Clark, du département recherche et développement
de Diebold, expliquait sans ambages à un autre laboratoire
de test indépendant que l'on pouvait avoir accès au
logiciel (pourtant censé être inviolable) sans mot de
passe et que son contenu pouvait facilement être modifié
si l'on utilisait le programme Access de Microsoft. Contre toute
attente, la représentante de ce laboratoire indépendant
n'y a vu aucune objection et a accordé le certificat de
conformité à la partie du logiciel qu'elle
inspectait. Diebold n'a pas contesté l'authenticité
de ces courriels, qui sont aujourd'hui disponibles sur Internet.
Il y a deux raisons pour lesquelles les Etats-Unis ont hâte
de revoir entièrement leur système de vote. La
première est la débâcle de l'élection
présidentielle de l'an 2000 en Floride : aucun Etat ne veut
plus être le centre de ce genre d'attention. Et la seconde
est la loi HAVA [Help America Vote Act - Aidons l'Amérique
à voter], signée par le président Bush en
octobre 2002, qui octroie (et c'est une première) 3,9
milliards de dollars aux Etats pour remplacer leurs vieilles
machines de vote à poinçons. Malheureusement, le
problème est que les terminaux à écran
tactile et autres systèmes dénommés DRE
[Direct Recording Electronic, vote électronique à
enregistrement direct] sont encore moins fiables que les machines
à poinçons, sans parler de leur vulnérabilité
par rapport au piratage. Mais les inconvénients et les
dangers évidents des DRE n'ont pas dissuadé les
autorités des Etats et des comtés de se lancer tête
baissée dans la technologie électronique. Plus de 40
000 machines fabriquées par Diebold sont déjà
en place dans 37 Etats, et il s'agit pour la plupart de terminaux
à écran tactile. Tous les comtés s'apprêtent
à investir des centaines de millions de dollars dans ces
terminaux avant les primaires du printemps prochain. Quiconque
a un jour utilisé ce genre de machine, pour acheter des
billets de train, par exemple, sait combien leur fonctionnement
peut se révéler délicat. Si elles ne se
bloquent pas, elles ont généralement des problèmes
d'alignement, ce qui signifie qu'elles peuvent enregistrer des
données erronées. A Dallas, lors d'un scrutin qui a
eu lieu avant les élections de novembre 2002, les gens
avaient beau appuyer sur le bouton du candidat démocrate,
c'est toujours le nom du candidat républicain qui
s'affichait. A la suite d'une décision de justice, Diebold
a accepté de retirer dix-huit machines qui avaient des
problèmes d'alignement. "Et il s'agissait seulement
de machines avec lesquelles on pouvait se rendre compte des
problèmes à l'oeil nu", précise
Rebecca Mercuri, chercheur à la John F. Kennedy School of
Government de Harvard et spécialiste des élections .
"Qu'en est-il de ce qu'on ne voit pas ? Comment savoir si la
machine a bien enregistré votre vote pour le candidat
démocrate, même si c'est inscrit sur l'écran
?" D'autres problèmes sont régulièrement
apparus : des machines qui n'enregistrent aucun vote ou qui
indiquent que les électeurs se sont rendus au bureau de
vote mais n'ont pas voté, même lorsqu'il ne
s'agissait que d'une élection avec deux candidats. Le Dr
Mercuri s'est porté partie civile avec d'autres personnes
dans le comté de Palm Beach pour essayer de faire examiner
une machine Sequoia suspecte. En vain. Une fois de plus l'accord
de confidentialité a empêché tout recours.
"Comment démontrer si leur produit a été
piraté si l'inspecter est un délit ?" interroge
le Dr Mercuri. Pour elle, les possibilités de piratage sont
pratiquement infinies. "Il existe des centaines de façons
de pirater le code source sans que personne s'en aperçoive,
à cause de la complexité du programme. Les chiffres
continueraient à correspondre parfaitement." Pour
truquer une élection, il suffirait par exemple de
programmer les terminaux de sorte qu'ils refusent de fonctionner à
un certain moment : les électeurs seraient alors dissuadés
de voter en raison des files d'attente. Ou alors il suffirait de
lancer un virus du type "cheval de Troie" ou "oeuf
de Pâques", impossibles à détecter car
ils ont la particularité d'être invisibles si l'on ne
sait pas à l'avance quand et comment ils vont être
activés. Theresa Hommel, chercheur en informatique, très
méfiante à l'égard de ces écrans
tactiles, a créé une machine de vote électronique
qui permet à un même candidat de toujours l'emporter
quel que soit le choix que vous avez tapé. Elle a appelé
son prototype Fraud-o-matic, et on peut consulter ses recherches
sur <www.wheresthepaper.org>. Les machines à
écran tactile ne sont pas les seules susceptibles de faire
des erreurs ou d'être victimes de piratage. Tout système
informatisé utilisé pour compter les voix est
potentiellement vulnérable. En novembre 2002, dans le comté
de Scurry, au Texas, les votes ont été comptabilisés
par lecture optique, et le candidat républicain au poste de
commissaire du comté a remporté une victoire
éclatante. Mais, lorsque par la suite les bulletins ont été
recomptés à la main, il s'est avéré
que c'était le candidat démocrate qui avait été
élu. Dans le comté de Comal, toujours au Texas et
avec le même procédé de lecture optique, trois
candidats dans trois élections différentes ont été
élus avec exactement 18 181 voix. Les suffrages n'ont pas
été recomptés et il n'y a eu aucune enquête,
même si la coïncidence et cette suite de 1 et de 8
était plutôt étrange. Dans le comté de
Broward, en Floride, un bastion démocrate, plus de 100 000
voix ont mystérieusement disparu le jour du scrutin. Les
gens ont revoté, mais ce dysfonctionnement n'a pas été
vraiment éclairci. Mais le cas le plus suspect est
l'élection du gouverneur de l'Alabama. Le candidat sortant,
le démocrate Don Siegelman, a tout d'abord remporté
la victoire. Mais, peu après minuit, alors que tout le
monde était rentré se coucher, le juge
d'homologation responsable des élections dans le comté
de Baldwin a brusquement "découvert" que M.
Siegelman avait bénéficié de 7 000 voix de
trop. Et, dans cette élection au coude-à-coude, cela
a été suffisant pour que son adversaire républicain,
Bob Riley, l'emporte. Les fonctionnaires du comté ont
vaguement parlé d'une erreur d'ordinateur ou encore de la
foudre, qui aurait perturbé les machines ; mais on n'a
jamais connu la raison exacte de ce dysfonctionnement car le
procureur de l'Etat, un républicain, a refusé tout
nouveau comptage des voix ou la mise en place d'une enquête
indépendante. Depuis, l'Alabama a amendé ses lois
électorales pour qu'il soit obligatoire de recompter les
voix lors d'élections serrées. L'éventualité
de scrutins truqués n'est pas un sujet de discussion aux
Etats-Unis. Tout le monde semble penser : "Nous sommes la
plus grande démocratie au monde, le système est donc
forcément juste." Si les républicains sont
en ligne de mire dans ces affaires d'élections truquées,
c'est surtout parce que les trois grandes entreprises qui
fabriquent ces machines à écran tactile sont toutes
de grands bailleurs de fonds du Parti républicain, qui ont
versé des centaines de milliers de dollars dans ses caisses
ces dernières années. Cette question de l'identité
des entreprises qui fournissent les appareils est aggravée
par le manque de transparence. Car, comme le dit Rebecca Mercuri,
"si un organisme indépendant pouvait vérifier
les machines, qui se soucierait de savoir à qui elles
appartiennent ?" En l'état actuel des choses,
si certaines personnes craignent que la démocratie
américaine ne soit prise en otage par les intérêts
des grands groupes industriels, c'est aussi à cause des
liens que ces trois grandes entreprises entretiennent avec
d'autres grands groupes industriels et également avec des
organisations extrémistes. Deux des garants d'American
Information Systems, aujourd'hui racheté par ES&S, ne
cachent pas leur engagement auprès de la Chalcedon
Foundation, une organisation qui prône l'instauration aux
Etats-Unis d'une théocratie fondée sur une lecture
littérale de la Bible et qui est partisane de la peine de
mort pour le blasphème et l'homosexualité. Au
début des années 90, Chuck Hagel était PDG
d'American Information Systems ; il s'est ensuite lancé
dans la politique et est devenu le premier sénateur
républicain du Nebraska en vingt-quatre ans, avec le
soutien de l' Omaha World-Herald, un journal qui a
également des parts dans ES&S. Autre cas flagrant de
conflit d'intérêts : 80 % des voix en sa faveur (à
la fois en 1996 et en 2002) ont été comptées
par sa propre entreprise, toujours sous le sceau de la
confidentialité. En théorie, le gouvernement
fédéral devrait surveiller la transition du vote
traditionnel au vote par ordinateur et débusquer les abus.
D'après la loi HAVA, le gouvernement Bush est censé
mettre en place un comité de surveillance avec à sa
tête deux démocrates et deux républicains,
ainsi qu'une commission technique chargée de valider les
normes pour le nouveau système de vote. Les quatre
responsables de la commission devaient prendre leur poste en
février dernier, mais un seul a été nommé
pour l'instant. Quant à la commission technique, elle est
encore à l'état de projet, même si les
nouvelles machines pour lesquelles elle est censée donner
son accord sont déjà vendues en grande quantité.
L'une des conditions que doivent remplir les Etats afin de
recevoir les subventions fédérales pour
l'acquisition de ces nouveaux appareils est la mise à jour
des listes des électeurs au niveau de l'Etat plutôt
qu'au niveau du comté. Cette condition fait froid dans le
dos à tous ceux qui se sont intéressés de
près à la manière dont la Floride a mis à
jour ses propres listes électorales juste avant l'élection
présidentielle de l'an 2000, en supprimant les noms de
dizaines de milliers de citoyens en âge de voter, des
Africains-Américains pour la plupart, et démocrates
de surcroît, grâce à une liste erronée
de criminels fournie par la secrétaire d'Etat Katherine
Harris, qui était aussi la directrice de campagne de George
W. Bush pour la Floride. Tout le monde aux Etats-Unis n'a pas
cédé aux sirènes du vote électronique,
loin de là. Bien avant la promulgation de la loi HAVA,
l'Oregon avait pris la décision de procéder aux
élections par courrier. Le Wisconsin ne veut pas entendre
parler des machines à écran tactile s'il n'y a pas
de trace papier, et c'est aussi le cas de l'Etat de New York, du
moins pour ses élections au Parlement local. En Californie,
David Dill, un professeur d'informatique de Stanford, arpente
l'Etat pour rappeler le caractère indispensable d'une trace
papier - en vain pour l'instant. Et un élu du New Jersey du
nom de Rush Holt a présenté une loi à la
Chambre des représentants, le Voter Confidence and
Increased Accessibility Act, qui demande plus ou moins la même
chose. Peu de monde prête pourtant attention à ces
mises en garde. Dans l'Ohio, la publication de la lettre du patron
de Diebold, promettant de donner les clés de l'Etat au
président, n'a pas empêché le secrétaire
d'Etat, un républicain, de mettre Diebold sur la liste
prioritaire des fournisseurs de machines à voter. De même
dans le Maryland, les fonctionnaires n'ont pas pris en compte la
récente étude parrainée par l'Etat qui a mis
en lumière des centaines de failles dans le logiciel de
Diebold, et ils n'ont nullement l'intention de renoncer à
leur intention d'utiliser les machines de Diebold lors des
primaires de mars prochain. Le pays va-t-il se réveiller
avant qu'il ne soit trop tard ? La quantité d'argent
offerte grâce à la loi HAVA ne risque pas d'arranger
les choses. Si des améliorations ne sont pas apportées
maintenant, il est peu probable que le système puisse être
réparé de sitôt. "C'est effrayant,
vraiment effrayant", s'inquiète Rebecca Mercuri,
et elle n'est pas la seule à redouter le pire. Ainsi, John
Zogby, probablement le sondeur le plus sérieux des
Etats-Unis, a volontiers admis avoir "commis un impair"
lors de l'élection de novembre 2002, mais il n'exclut pas
la possibilité que le trucage ait été l'un
des facteurs qui auraient bouleversé ses calculs. "On
se croirait dans Le Meilleur des mondes . Il y a tellement
de variables, en plus de la corruption, qui peuvent changer le
cours d'une élection, surtout dans des situations où
l'écart entre les deux candidats est faible ! Nous avons
des machines qui se bloquent, qui sont truquées ou qu'on ne
sait pas faire fonctionner correctement. Il y a de quoi
s'inquiéter." Roxanne Jekot, qui a mis une
grande partie de sa vie professionnelle et personnelle en suspens
pour travailler à plein temps sur le sujet, est encore plus
virulente. "Les grandes entreprises sont à deux doigts
de prendre les rênes de ce pays. La seule chose qui les
empêche de prendre complètement le pouvoir, ce sont
les foutus électeurs. C'est pourquoi il y a une telle
volonté de contrôler le vote. Nous assistons à
la marchandisation de notre dernier reliquat de démocratie.
Si nous ne faisons pas quelque chose immédiatement, quand
mes enfants seront grands, ils n'auront peut-être même
plus le droit de voter."
Andrew
Gumbel
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