Cet article est une simple mise au point par rapport au dossier «Pourquoi les géants du business se prennent-ils pour Jésus?» paru dans Technikart de février 2006. Ce n'est pas une réplique point par point à l'article, mais une simple tentative d'élargir la perspective pour essayer d'éviter des amalgames entre le "libéral-communisme" et l'E-communication Libre.
Mon intention n’est pas une analyse/réponse point par point à ce dossier, dans la mesure où, si j’en ai apprécié la veine ironique, je trouve que les rédacteurs restent trop à la surface du sujet (faisant, donc, des amalgames faciles et trompeurs entre les tenants du "libéral-communisme" et les adeptes du Libre), en oubliant les enjeux essentiels des 2 courants. Ceci portera beaucoup de lecteurs peu au fait des réalités du mouvement du Libre (et particulièrement de l’e-culture libre) à confondre les 2 courants ou, du moins, de ne pas voir les initiatives des uns et des autres dans la « bonne » perspective.
"Un autre monde est possible basé sur une citoyenneté globale d'entreprise..". Je cite une citation de K. Schwab, le fondateur du Forum Economique de Davos. La citoyenneté me semble être le propre de l'homme, non d'un organisme quel qu'il soit. Donc, comme perspective, une citoyenneté dans laquelle la personne est remplacée par l'entreprise?
Plus loin, nous pouvons encore lire "Le terme savoir [...] désigne surtout les principaux marchés sur lesquels les Etats Unis possèdent une avance considérable: la technologie, les réseaux et la science. L'objectif est double: faire croireau reste du monde qu'il peut rejoindre Oncle Sam au paradis de la mondialisation en misant tout sur le high-tech, et profiter de ses nouvelles compétences pour exporter toutes les industries polluantes[...]". Donc, savoir au service d'un pouvoir, et non patrimoine commun. Avec quelles conséquences?
Je pourrais citer une série d'autres arguments qui auraient permis un approfondissement de la problématiques, mais qui restent malheureusement au niveau le plus superficiel de description d'une situation de laquelle ne sont pas tirées les conséquences sur le pla humain, social et environnemental (donc, sur le plan de la durabilité). Plus loin j'appellerai ces conséquences "dégats collatéraux".
Ce que j'aimerais, c'est que nous nous rendions compte que, malgré le bonnes paroles et mêmes les initiatives charitables, comme la campagne de Bill Gates contre la malaria, l'option "libéral-communiste" ne touche pas au dégats collatéraux. Or, justement, tout le mouvement de l'e-culture pose les bases pour qu'il n'y ait pas de dégats collatéraux... avec toutes les erreurs possibles. Mais, dans la mesure où tout cela se fait en « réseau de pairs », la possibilité de discussion, de remise en question et de correction des erreurs.
Prémisse : quelle économie de marché ?
Pour moi, l’économie de marché n’est pas "mauvaise" en soi, elle n’est donc pas à rejeter automatiquement. Elle n’est qu’un outil, et, comme pour tout outil, c’est l’utilisation que nous en faisons qui la rend plus ou moins acceptable (je préfère éviter les catégories de "bon" et "mauvais", trop absolutisantes). Et l’utilisation de l’économie de marché est en fonction de la logique dans laquelle celle-ci s’inscrit.
Logique de guerre contre logique de fraternité
L’utilisation actuelle de l’économie de marché s’inscrit dans une "logique de guerre", comme le montre très bien Riccardo Petrella dans son dernier livre. Le langage du libérisme économique est un langage militaire, de guerre: conquérir des parts de marché, occuper des créneaux, expansion de l'activité, cordée hostile, etc. Toute l'activité économique est finalisée à l'expansion, à la conquête de parts de marché, à la maximisation des profits à n'importe quel prix.
La logique de fraternité parle de partage, de bien commun, de patrimoine commun (patrimoine de l'humanité), de construire ensemble la connaissance (particulièrement dans le domaine de l'e-culture libre) tout en reconnaissant le droit de gagner sa vie par sa propre production (intellectuelle ou artistique dans le cadre de l'e-culture libre).
Dégats collatéraux
Toute application d'une logique de guerre produit des dégats collatéraux. Ceux produits par l' "économie guerrière" actuelle sont inacceptables. Je les résumerai en:
Logique du profit: la logique du profit (maximisation du rendement du capital) réduit les capacités de gain des acteurs réel de la production
Esprit propriétaire: tout est la "propriété de" (dans le sens des normes actuelles de la propriété intellectuelle). Ceci porte à une négation du bien commun et à une diminution du patrimoine commun de l'humanité.
Marchandisation: tout devient marchandise à vendre, y compris la culture et la formation, au lieu d'être une prestation. Il y a diminution de l'humanité par réduction de ce qui était relation (la prestation) à simple objet (la marchandise)
Déresponsabilisation: dans cette logique nous avons un rôle de consommateurs, alors qu'une démarche responsable nous rend consommacteurs.
Exclusion: tout ce qui précède porte au dégat collatéral plus important, l'exclusion et la marginalisation de tous ceux qui n'ont pas les moyens (matériels ou culturels) de fonctionner dans cette logique.
Augmentation des fractures: cette logique porte à une augmentation des fractures sociale, numérique, culturelle, ...
Réalité ou cosmétique de façade?
Tout ce qui précède me pose la question de la réalité des discours (et des initiatives) humanitaires et sociaux des tenants du liberal-communisme.
S'agit-il d'un engagement réel dans la même direction que les "mouvements du libre" ou s'agit-il d'une opération cosmétique, de redorer le blason, de se donner bonne conscience, ou quoi d'autre?
Si je me permets, sur la base de toute la réflexion qui précède, d'exclure l'engagement réel dans la direction du Libre, je ne me permettrai pas de statuer sur le sens réel de la chose. A la conscience de chacun des tenants du libéral-communisme de donner la réponse, mon seul but étant d'essayer de clarifier la situation pour éviter les confusions.
Et pour conclure, 2 lectures pour qui veut approfondir un peu plus le sujet:
Sur les logiques de notre société et autres considérations sur son évolution: Riccardo Petrella, Désir d'humanité le droit de rêver, éd. Labor, Bruxelles, 2004
Pour mieux connaître ce mouvement je conseille la lecture de: Olivier Blondeau et Florent Latrive, Libres enfants du savoir numérique, éditions de l'Eclat, 2000 consultable aussien ligne à l'adresse http://www.freescape.eu.org/eclat/index.html |